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Par Thomas Eydoux et Elie Guckert

Sans faire la une des journaux occidentaux, l’Éthiopie a basculé dans la guerre civile. Le régime, mené par le premier ministre Abiy Ahmed Ali, tente de mater les séparatistes de la région du Tigré, au nord du pays. Sa capitale, Mekele, a été frappée le 16 et 19 novembre 2020. 

Sans électricité depuis plusieurs jours, peu de photos et de vidéos émergent de la région séparatiste du nord du pays. Sur les affrontements entre les militaires du TPLF (Tigray People’s Liberation Front) et les soldats du régime, presque rien. Pourtant, les combats sont violents. Depuis le début du mois de novembre, le gouvernement d’Abiy Ahmed Ali a lancé une offensive contre la région du Tigré, dont les leaders sont depuis longtemps opposés à un pouvoir unifié et centralisé. Après que les dirigeants du Tigré ont organisé des élections sans l’accord du gouvernement, le premier ministre, prix nobel de la Paix en 2019 pour ses actions ayant conduit à la résolution du conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée, a fait le choix de la guerre. 

Malgré le black-out, des documents ont commencé à émerger sur les réseaux sociaux. Plusieurs d’entre eux font état d’au moins une frappe aérienne sur Mekele, la capitale de la région séparatiste du nord du pays. A l’aide d’outils de géolocalisation, Open Facto est en mesure d’authentifier ces frappes. 

Au moins une frappe aux alentours d’un stade

Le 16 novembre, plusieurs vidéos sont publiées par différents médias : certaines montrent un avion qui survole la ville, tandis que l’on peut voir sur d’autres un épais nuage de poussière qui s’élève du sol.

Cette vidéo est l’une des premières qui a été publiée parmi celles qui vont être étudiées dans cet article. C’est la branche en Amharique du média DW qui la dévoile sur Twitter. Si, à première vue, elle ne montre pas grand chose, on peut tout de même apercevoir un avion de combat, qui survole à basse altitude la ville de Mekele, d’après DW. Le tweet indique la date du 7 novembre 2013, mais attention : le calendrier n’est pas le même en éthiopie. Après conversion, nous retombons bien sur le 16 novembre 2020. Grâce à un arrêt sur image, nous pouvons apercevoir un appareil, sans pour autant formellement l’identifier. En faisant la comparaison avec ceux dont dispose l’armée de l’air éthiopienne, il est néanmoins probable que ce soit un MIG-23 ou un SU-25.  

Sur cette autre vidéo , publiée sur Facebook par la BBC en fin de matinée le lundi 16 novembre, on peut également voir, très furtivement, un avion de combat opérant à basse altitude. Si là encore la résolution est très faible, la forme aplatie et allongée de l’appareil laisse penser qu’il s’agit cette fois-ci d’un MIG-23. D’après la BBC, cet avion aurait frappé aux alentours de midi près d’un stade.

Toujours le 16 novembre, la version Amahrique de la BBC publie également un article qui relate une frappe aérienne sur les faubourgs de Mekele. La vidéo de survol de l’avion y est reprise. En fin d’article, une autre photo est diffusée, où l’on distingue un mélange de fumée et de poussière qui se détache nettement du sol. Le résultat d’une frappe aérienne, selon le média britannique. Quatre éléments distincts nous permettent de localiser cette photo. Chacun d’entre eux s’est vu attribuer un code couleur particulier, qui va de nouveau servir sur d’autres photos.

Après quelques recherches sur Google Earth, nous avons pu recroiser les éléments présents sur la photo avec des bâtiments visibles par satellite. 

Cette première frappe peut donc être localisée près du stade universitaire de Mekele, légèrement à l’extérieur de la ville, au sud-est. 

Christiaan Triebert, journaliste du New York Times spécialisé en OSInt  a également publié une photo de VOA. Là encore, un épais nuage de poussière s’élève au-dessus de Mekele. Impossible d’affirmer avec certitude si les deux photos ont été prises lors d’une seule et même frappe. Deux éléments attirent l’attention : l’antenne rouge et blanche (entourée en jaune) et la grande croix qui surplombe la ville, un peu plus au nord (entourée de violet).  

Toujours en arrière-plan, nous retrouvons le stade situé au sud-est de la capitale du Tigré. Deux autres grands bâtiments sont présents, et ressortent par leur grande taille. 

A Mekele, les vues Google Street sont rares, l’une d’entre elle va malgré tout être utile. Prise en panoramique et depuis la hauteur, nous retrouvons bien les deux bâtiments cerclés en blanc et noir. 

La photo a été prise en 2018, mais les points de similitudes sont là.

Sur Twitter, plusieurs photos ont été publiées : elles montrent un cratère, béant entouré par des civils éberlués.. 

L’Université prise pour cible ?

Le 19 novembre, un représentant de l’université de Mekele affirme à l’agence Associated Press que son établissement aurait été la cible d’une frappe aérienne, un humanitaire affirme la même chose à CNN, qui parle également d’une frappe aérienne ayant frappé les environs d’une église. D’après le TPLF, cité par Reuters, la frappe sur l’université de Mekele aurait blessé de nombreux étudiants, sans avancer de chiffre précis.

Des photos présentant ce qui serait les conséquences de ces frappes ont émergé sur les réseaux sociaux et montrent plusieurs blessés pris en charge par les secours. Elles sont en réalité tirées de ce reportage de la TV officielle du Tigré. De son côté, le gouvernement central dément avoir mené des frappes contre des infrastructures civiles, affirmant n’avoir pris pour cible que des positions militaires aux abords de Mekele.

D’après nos investigations, rien ne nous a permis d’identifier des positions militaires proches de là où ont été effectuées les frappes du gouvernement central. 

Ce dernier, poussé par une série de victoires face aux séparatistes du TPLF, l’a annoncé : l’attaque de Mekele est imminente. 


Thomas Eydoux est Journaliste indépendant, TV et presse écrite. Intéressé par les sujets de défense, sécurité et aéronautique. Après deux ans de contrat pro chez BFMTV, il travaille régulièrement avec eux, BFM Paris, Slate et OpenFacto. Membre de l’Association des journalistes de défense (AJD), passé par de la PQR, de la radio locale, télévision locale et boîte de production, il possède de solides compétences en OSINT (Open Source Intelligence).

Elie Guckert est un journaliste formé à l’école de la radio et du numérique et adopté par la presse écrite. Féru d’enquêtes, de reportages de terrain, et d’outils numériques, passionné par l’actualité internationale et géopolitique, avec une spécialisation sur la Syrie, le terrorisme et le monde de la Défense. Curieux des nouvelles formes de journalisme, en particulier l’open source intelligence. Il est un collaborateur régulier d’OpenFacto.