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A l’occasion de la sortie du livre « We are Bellingcat, an intelligence agency for the people », Eliot Higgins, fondateur du collectif Bellingcat, fait le bilan de plus de dix ans de recherche en sources ouvertes au travers de son expérience personnelle et des enquêtes qui ont fait la réputation du collectif. Pour OpenFacto, il a accepté de répondre à quelques unes de nos questions afin de prolonger la réflexion.

Eliot Higgins livre dans un ouvrage engagé ses débuts dans la recherche en sources ouvertes mêlant engagement personnel et curiosité pour comprendre ce qu’il se passe, scandale des écoutes téléphoniques des tabloids anglais et début des printemps arabes. Vérifier où les événements ont lieu pour attester de leur véracité et suivre les journalistes sur place qui déversent en ligne sur Twitter leur carnet de notes qui ne finiront pas dans l’édition du lendemain. La recherche OSINT de l’époque est finalement simple et souvent autour de la géolocalisation. L’information est abondante et des conflits comme la Syrie ou la révolution en Libye sont documentés comme jamais. Suivre ce qu’il se passe ailleurs en étant en ligne quand on ne peut pas accéder à la ligne de front. Connu pour ses techniques de géolocalisation, Bellingcat a su néanmoins évoluer au fil des enquêtes en utilisant d’autres techniques, notamment l’exploitation de leaks. A la question de savoir si l’utilisation des leaks n’a pas finalement rendu leurs enquêtes moins pertinentes, Higgins nous répond la chose suivante:

« Au cours de notre enquête sur les empoisonnements de Skripal, il est apparu clairement que les informations de l’État policier russe recueillies sur ses propres citoyens étaient pratiquement librement disponibles en ligne par l’intermédiaire de courtiers vendant les informations sur des forums Web publics. Compte tenu de la nature extrême de l’affaire, nous avons discuté de l’utilisation de ces informations dans le cadre de notre enquête car il y avait un manque de preuves open source et les circonstances (empoisonnement dans une ville anglaise à l’aide d’un agent neurotoxique) étaient si extrêmes. Cela nous a conduit à découvrir la véritable identité de ces assassins, nous a conduit à découvrir plus d’empoisonnements par la même unité du GRU en Europe, découvrant finalement le programme d’armes chimiques secrètes de la Russie, et l’équipe du FSB derrière l’empoisonnement d’Alexey Navalny et d’autres assassinats ratés et réussis. en Russie. Nous avons également comparé les informations que nous avons collectées à plusieurs sources indépendantes et à des sources ouvertes dans la mesure du possible, ainsi qu’à l’utilisation de sources ouvertes pour obtenir des informations supplémentaires qui ont contribué à l’enquête. Nous n’utiliserions ces sources que dans les circonstances les plus extrêmes, et étant donné qu’il est probable que nos enquêtes aient empêché de futures tentatives d’assassinat par les mêmes groupes, nous pensons que le jeu en valait la chandelle« 

Ce ton engagé est donné dès le premier chapitre puisqu’il attribue l’essor de la recherche en sources ouvertes à la disponibilité de l’information et des technologies et à la défiance grandissante du citoyen lambda vis à vis des media traditionnels. Cette mise en perspective de la genèse de Bellingcat jette les bases de ce que sera le monde dix ans plus tard entre campagnes de désinformation et documentation citoyenne et numériques des conflits armés et sociaux.

Il résume l’essentiel de la philosophie de l’organisation et en est l’illustration parfaite lui-même: la recherche en sources ouvertes n’a rien à voir avec vos diplômes. Votre réputation est égale à vos résultats. La méthode Bellingcat enseigné dans les ateliers de l’organisation (et via lesquels les fondateurs de OpenFacto se sont rencontrés) est au coeur de la réussite du collectif. A la question de ce qui est au coeur de la recherche en sources ouvertes, Higgins nous répond sans hésiter:

« L’état d’esprit, la méthode sont définitivement au cœur, vous pouvez avoir tous les outils du monde, mais si vous n’êtes pas assez motivé pour vous asseoir devant un écran pendant des heures à la fois en regardant à des milliers de pages Web, de photos ou d’images vidéo, à la recherche de ce petit détail qui parfait votre compréhension, alors vous aurez vraiment du mal. C’est utile d’être passionné pour ce que vous faites, soit par votre sujet, soit par le processus lui-même, mais attention à ce que cela ne remplace pas votre objectivité. Laisser votre passion l’emporter sur votre objectivité est le premier pas dans le monde des complots« .

Higgins revient ensuite sur la constitution de Bellingcat et son mode de fonctionnement autour des enquêtes phares du collectif: MH17, la Syrie et Shripal. Au-delà des anecdotes qui jalonnent ces enquêtes devenues célèbres c’est toute la création d’un écosystème autour de la recherche OSINT que décrit l’auteur et son évolution au fil des années. Il revient notamment sur l’impact des enquêtes du groupe.

« J’ai travaillé avec la CPI et d’autres organes de justice sur la question de l’utilisation de preuves open source dans un contexte juridique. Cela présente des défis uniques, mais aussi des opportunités uniques. L’un des plus grands défis est l’archivage du matériel partagé à partir des zones de conflit. Dans le cas de la Syrie, des organisations telles que les Syrian Archives ont plus d’un million de photographies et de vidéos individuelles du conflit, de sorte que les défis de la gestion des données seuls sont vastes, en particulier lorsque ces données doivent être consultables par les enquêteurs parfois des années, voire des décennies après. Cependant, beaucoup de progrès ont été accomplis, et je pense qu’il ne faudra pas longtemps avant que nous commencions à voir de plus en plus de preuves et d’analyses open source utilisées au tribunal« .

Eliot Higgins décrit aussi au fil des pages la pression exercée par les gouvernements exposés dans les enquêtes du groupe, notamment la Russie: des tentatives de décrédibilisation publique aux actions offensives. OpenFacto lui a demandé comment Bellingcat a su gérer jusqu’à présent les tentatives de leur faire passer de la fausse information

« C’est généralement si flagrant que c’est facile à repérer et que l’effort est généralement très faible. Même lorsque la Russie a commencé à modifier les archives du gouvernement pour nous empêcher d’identifier plus d’espions, cela n’a fait qu’aider, car nous pouvions déterminer quelles données avaient été modifiées à l’aide d’autres sources, et donc montrer que les données étaient modifiées à un niveau élevé, ce qui indique que les services de sécurité russes étaient impliqués. Ils auraient tout aussi bien pu mettre une grande lumière clignotante sur les données en disant « QUELQUE CHOSE DE VRAIMENT INTÉRESSANT SE PASSE ICI« .

Dans les derniers chapitres de son livre, il évoque les mesures de sécurité que certains états ont pu prendre en réaction à certaines enquêtes comme l’a également remarqué OpenFacto.

« Dans le cas de la Russie, notre travail a incité les autorités à adopter des lois pour tenter d’empêcher la publication du type d’informations que nous utilisons, par exemple des photos personnelles de soldats russes que nous avons utilisées pour enquêter sur l’implication de la Russie dans la destruction du MH17 et plus généralement sur le conflit en Ukraine. Nous pensons qu’il est tout à fait naturel que les gouvernements qui n’ont pas de bonnes intentions essaient de couvrir leurs traces, et la seule façon de prouver les arguments que nous essayons de faire valoir, souvent contre des acteurs qui feront de fausses allégations sur nos sources et nos méthodes est d’être aussi transparent que possible« .

Le dernier chapitre du livre offre une réflexion prospective mais aussi évoque quelques projets moins connus du collectif. Higgins revient pour nous un projet qui lui tient particulièrement à coeur.

« Une partie de notre travail sur la justice et la responsabilité légale a été de travailler avec le Global Legal Action Network et d’autres partenaires pour développer un processus d’archivage et d’enquête open source dans le but d’utiliser les informations collectées et analysées dans des affaires juridiques. C’est un processus continu, mais notre travail sur le Yémen qui met en oeuvre cette méthodologie a déjà été utilisé, et nous continuons à affiner et à améliorer le processus. Je pense que pour beaucoup de gens qui s’impliquent dans une enquête open source, la recherche des responsables est un facteur de motivation important, et je suis vraiment heureux que nous puissions contribuer à y parvenir d’un point de vue pratique« .

We Are Bellingcat: An Intelligence Agency for the People écrit par Eliot Higgins est disponible ici