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Thomas Eydoux et Elie Guckert, journalistes, livrent pour OpenFacto une analyse de l’intérêt stratégique d’une autoroute syrienne, à l’aide de techniques de géolocalisation.

Patrouille conjointe russo-turque le 15 mars sur la M4 entre Saraqeb et al-Nerab. Source : Millî Savunma Bakanlığı

L’autoroute M4 est devenue au cours des dernières années du conflit syrien un axe de plus en plus crucial. Longeant la frontière turque pour relier les villes de Lattaquié et Saraqeb dans le gouvernorat d’Idlib, elle est également connectée à la M5 et rejoint Alep avant d’atteindre la frontière Irakienne. Longue de près de 120 km au total, cette route a été le théâtre de nombreux incidents impliquant tous les belligérants. L’apparition de barrages à la mi-mars dans la région d’Idlib est venue une fois de plus mettre en lumière l’importance stratégique de cette route.

Carte de l’autoroute M4 (Source : Wikipedia)

Après plusieurs jours de violents combats début mars entre l’armée turque et le régime dans la région d’Idlib – où Ankara a perdu des dizaines d’hommes tout en infligeant de très lourdes pertes à l’armée syrienne – la Russie a finalement conclu un accord de cessez-le-feu avec la Turquie, le 5 mars, avec la mise en place de patrouilles conjointes sur la M4. De telles patrouilles avaient déjà été organisées à l’est sur ce même axe entre les États-Unis et la Turquie dès 2017 quand cette dernière a attaqué les forces kurdes du YPG, à la tête des Forces démocratiques syriennes qui ont mis fin au califat de l’État Islamique avec le soutien de la coalition occidentale. Au cours de l’offensive « Source de paix » fin 2019, cette route avait aussi été le théâtre d’exécutions sommaires imputées à des groupes rebelles soutenus par la Turquie.Le régime et la Russie patrouillant également sur cette route, elle est rapidement devenue encombrée par diverses factions aux intérêts opposés, et dont l’inévitable chevauchement a conduit à plusieurs accrochages. À la mi-février, les forces américaines se sont par exemple retrouvées prises pour cibles par des combattants syriens sous l’œil bienveillant d’une patrouille russe, près de Qamichli, à l’Est.

Vidéo Newsy + Bellingcat, sous-titrage français par Syrie Factuel

Pour le régime syrien, l’autoroute M4 constitue l’un des derniers grands axes de transport qui reste en dehors de son contrôle total. Elle traverse la province d’Idlib, dernière région aux mains des rebelles que le régime tente de reprendre depuis des mois au prix d’immenses pertes civiles.

Des barrages sur la M4

Signe de l’importance stratégique de la M4, l’accord russo-turc entré en vigueur le 5 mars prévoit, en plus des patrouilles conjointes, la mise en place d’un «couloir de sécurité» de six kilomètres de profondeur de chaque côté de l’autoroute, soit une zone tampon large de 12 kilomètres au total. Mais ce plan a été enrayé dès le début de sa mise en application. Selon l’AFP, un barrage a été réalisé en pleine nuit au milieu de la M4, «un jour à peine après que la Turquie et la Russie ont lancé une patrouille conjointe le long de l’autoroute».

Toujours selon l’AFP, ce barrage aurait été construit juste à côté d’al-Nerab, une localité qui se trouve à quelques kilomètres seulement de la ville de Saraqeb, carrefour stratégique entre Alep, Damas et Lattaquié. Saraqeb a fait l’objet de violents combats entre l’armée syrienne et les rebelles soutenus par la Turquie en février, avant que le régime ne s’en empare définitivement début mars.

Sur la vidéo de l’AFP, on peut repérer des éléments particuliers qui permettent de localiser précisément le lieu où se trouvait le barrage : on aperçoit ainsi un muret, à gauche de la route, et un ensemble de bâtiments, à droite. On remarque aussi un petit chemin de terre qui rejoint le barrage, à droite. On peut donc géolocaliser ce barrage sur la M4, à cet endroit, non loin d’al-Nerab.

Le muret, en rouge ; l’ensemble de bâtiments, en jaune ; et le chemin de terre, en vert.
Source : AFP
Le muret, en rouge ; l’ensemble de bâtiments, en jaune ; et le chemin de terre, en vert. Source : GoogleMaps
Position du barrage par rapport à al-Nerab. Source : GoogleMaps

Or, selon le média pro-Kremlin Sputnik, la première patrouille russo-turque « est partie de la localité de Trumba à deux kilomètres à l’ouest de Saraqeb le long de la route M4 qui relie les villes d’Alep et de Lattaquié. » Trumba se trouve ici, à un peu plus de 7 km au sud-est d’al-Nerab.

Des photos diffusées par le ministère de la Défense turc ainsi qu’une vidéo partagée par le média pro-russe Sputnik permettent de localiser la première patrouille russo-turque en train de se déplacer non-loin de ce barrage, le 15 mars. On distingue ainsi deux grandes roues au bord de la route, ainsi qu’une rangée de pylônes électriques de l’autre côté de la route. Ces éléments nous permettent de géolocaliser l’endroit précis où est passé la patrouille russo-turque du 15 mars, ici, où le convoi semble faire demi-tour.

En rouge, les deux grandes roues ; En jaune, les pylônes électriques. Source : Millî Savunma Bakanlığı
En rouge, les deux grandes roues ; En jaune, les pylônes électriques. Source : Sputnik
En rouge, les deux grandes roues, en jaune, les pylônes électriques – Source : GoogleMaps

Ce mini-parc d’attractions se trouve à moins d’une dizaine de kilomètres du barrage que nous avons localisé ci-dessus. En partant du principe que la patrouille est bien partie depuis Trumba, on peut donc retracer grossièrement l’itinéraire présumé de la patrouille par rapport au barrage : jonction avec la M4 au nord de Trumba, puis départ vers al-Nerab à l’ouest avant de finalement faire demi-tour à hauteur du parc, pour repartir en direction de l’est.

En rouge, la position des deux grandes roues où la patrouille fait demi-tour pour repartir en direction de l’est ; à gauche, au bout de la ligne bleue,, la position du barrage. Source : GoogleMaps

Impossible d’établir sur la seule base des vidéos et des photos si cette patrouille a effectivement renoncé à continuer son chemin vers al-Nerab en raison d’éventuels barrages. On sait en revanche que le ministère russe de la Défense a annoncé le même jour que «Le trajet de la patrouille conjointe a été réduit à cause des provocations prévues par des groupes radicaux échappant au contrôle de la Turquie.» 

Un accord contesté par les rebelles

Le 16 mars, la chaîne d’information al-Jazeera a publié un reportage au sujet d’une manifestation d’opposants au régime syrien, avec la fabrication d’un barrage bloquant l’accès aux patrouilles sur la M4. Grâce à des éléments particuliers observables dans le reportage, dans la vidéo de l’AFP (qui mentionne aussi ce deuxième barrage) et des images postées sur les réseaux sociaux, nous sommes en mesure de géolocaliser l’endroit exact où a eu lieu cette manifestation. On aperçoit un panneau publicitaire à l’entrée du village, à côté d’un muret longeant la route et derrière lequel se trouvent des bâtiments caractéristiques, ainsi que deux châteaux-d’eau en arrière plan. Ce qui permet d’affirmer que la manifestation s’est également déroulée à al-Nerab, à cet endroit, à un peu plus de 3 kilomètres du premier barrage identifié plus haut.

En rouge, le panneau publicitaire, en bleu, les châteaux-d’eau. Source : al-Jazeera
En vert, un bout du village ; en rouge, le panneau, en jaune, le muret, en bleu, les châteaux-d’eau et enfin en noir, le chemin de terre. Source : GoogleMaps
En jaune, le muret longeant la route, en bleu les châteaux-d’eau, en noir, un chemin de terre rejoignant le barrage. – Source : AFP
En rouge, le panneau publicitaire, en jaune, le muret longeant la route, en vert, un bout du village – Source : Twitter

Deux manifestants interviewés dans le reportage d’al-Jazeera expliquent pourquoi ces barrages ont été construits : « Nous n’ouvriront pas la route à moins que les forces d’Assad et les milices russes ne se retirent », affirme le premier. « Nous n’avons rien à faire de cet accord. Nous ne permettrons pas aux Russes de venir ici, ils doivent partir de notre pays ! », proteste le deuxième. Pour les opposants au régime de Damas, l’arrivée des Russes, même dans des patrouilles conjointes avec les Turcs qui soutiennent la rébellion, n’est évidemment pas une bonne nouvelle. D’autant que la mise en place d’une zone tampon s’étendant à 6 km au nord et au sud de la M4 donnera de fait au principal allié de Bachar al-Assad une forme de contrôle sur une large partie du territoire qui échappe encore aux forces du régime, et qui se retrouvera en quelque sorte coupé en deux. En outre, le village d’al-Nerab, actuellement en territoire rebelle, se retrouverait justement à l’intérieur de cette zone tampon.

En vert, le territoire sous contrôle rebelle avec al-Nerab (Nayrab), en rouge, le territoire sous contrôle du régime et de son allié russe, avec Saraqeb (Saraqib). Source Liveuamap

En conséquence, la Russie avait annoncé le 15 mars avoir accordé du temps à la Turquie «pour prendre des mesures appropriées en vue de neutraliser les terroristes et garantir la sécurité des patrouilles conjointes sur la route M4». La Turquie aurait depuis détruit au moins l’un des barrages, sans que nous soyons en mesure d’identifier lequel. Mais il semble que les protestations et la construction de barrages à al-Nerab continuent malgré tout, retardant toujours la possibilité pour les Russes de mener des patrouilles avec les Turcs.

Ces contre-temps démontrent la fragilité de l’accord russo-turc, car il appartient à la Turquie de garder le contrôle sur les différentes factions rebelles, ce qu’elle a continuellement échoué à faire depuis des mois. En outre, le cessez-le feu conclu le 5 mars a déjà été violé à de nombreuses reprises par les deux camps, et la Turquie a même annoncé le 19 mars que deux de ces soldats avaient été tués sur la M4 par des «groupes radicaux», sans donner plus de précisions.

Depuis le début de l’offensive du régime et de son allié russe sur la région d’Idlib en avril 2019 qui avait déjà fait exploser les accords de Sotchi, deux autres tentatives de cessez-le-feu ont déjà échoué. La question est donc désormais de savoir combien de temps tiendra réellement le troisième.

Fin février, l’ONU a qualifié la situation dans la région de « plus grande histoire d’horreur humanitaire du XXIe siècle », avec près d’un million de déplacés, dont les trois quarts sont des femmes et des enfants. 

Thomas Eydoux et Élie Guckert


  • Thomas Eydoux est journaliste en formation au CFPJ, actuellement chez BFMTV.