Codes OTAN et OSINT

Codes OTAN et OSINT

Frappe d’une cathédrale historique dans le Haut Karabakh: les biens culturels en temps de guerre

Le 8 Octobre dernier une charge non identifiée tombait sur la Cathédrale Saint-Sauveur Ghazanchetsots, dans la petite ville de Chouchi dans le Haut Karabakh. Très vieille cathédrale arménienne, elle est inscrite sur une liste indicative du patrimoine mondial de l’UNESCO.

source: Twitter

La frappe d’un bien culturel n’est pas anodine puisqu’elle est codifié par le droit international dans la Convention de La Haye à laquelle l’Azerbaïdjan et l’Arménie sont parties.

«Les atteintes portées aux biens culturels, à quelque peuple qu’ils appartiennent, constituent des atteintes au patrimoine culturel de l’humanité entière, étant donné que chaque peuple apporte sa contribution à la culture mondiale»

En 2017, l’ONU va plus loin et désigne comme crime de guerre certaines destructions de biens culturels.

«La destruction délibérée du patrimoine est un crime de guerre, avait alors déclaré Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco. Elle est devenue une tactique de guerre pour mettre à mal les sociétés sur le long terme, dans une stratégie de nettoyage culturel. C’est la raison pour laquelle la défense du patrimoine culturel est bien plus qu’un enjeu culturel, c’est un impératif de sécurité, inséparable de la défense des vies humaines».

Alors, alors qui a ciblé la Cathédrale de Chouchi?

Très rapidement, la nouvelle est reportée par un collectif de presse pro-russe ANNA News via leur chaîne Telegram affirmant qu’il s’agit d’une arme de l’OTAN à cause des références notées sur l’étiquette d’un débris retrouvé dans la cathédrale et pris en photo.

source: Telegram

Cette pièce est identifiée par la communauté journalistique comme étant française grâce à son code de description, qui serait lié à un numéro de nomenclature OTAN.

Code OTAN et équipement

Le numéro de nomenclature OTAN (NNO) fait partie du système OTAN de codification. Ce numéro désigne un article, une pièce unique dont l’identité est fixée par ce numéro. Le numéro est émis par des pays, les bureaux nationaux de codification (BNC).

Une compréhension de la composition du numéro de nomenclature OTAN permet d’en tirer plusieurs informations.

Le NNO se compose de treize chiffres. Les quatre premiers constituent le code de classification de l’équipement (de quel type d’équipement s’agit-il) et correspondent à un catalogue. Les deux chiffres suivants font référence au bureau national de codification, c’est à dire le pays. Les derniers chiffres sont attribués par un ordinateur et n’ont pas de sens propre. Il est intéressant de noter que 14 correspond à la France.

Plusieurs bases de données existent pour checker les codes en question. Nous en avons testé deux: ISO Group et NSNCenter.

Un missile français naval au milieu des terres du Haut Karabakh?

Les journalistes ont utilisé l’une de ses bases de données pour entrer le code de description de la pièce. Sur NSNCenter, le code AO2825 mène bien sur une pièce utilisée dans le cadre militaire. D’après la base de données, il s’agirait d’un équipement faisant partie de la catégorie missile guidé. Cette catégorie semble confirmer parfaitement la compréhension des événements du 8 octobre.

La base de données permet de confirmer non seulement la catégorie mais également le pays d’origine et le fabricant. Dans ce cas il s’agirait de Naval Group (ex DCN).

source: NSN Center

C’est là que les choses se corsent puisque Naval Group est une société qui est spécialisée l’industrie navale de défense et les énergies marines renouvelables.

Attribution française écartée

Non seulement il est étonnant de trouver de l’armement de Naval Group en pleine terre, mais l’hypothèse d’un tir depuis la mer semble peu probable avec une distance de 243 km à vol d’oiseau entre la ville et les côtes.

On changerait alors totalement de catégorie et pourrait poser la question d’un missile balistique de courte portée. Or le seul produit développé par le groupe industriel naval est le missile de croisière naval fait pour atteindre des cibles terrestres depuis la mer. Mais cet engin de 7 mètres pesant 2 tonnes ne fait pas qu’un simple trou dans la toiture d’une cathédrale…..Cette hypothèse ne tient donc pas la route.

En revenant sur la base de données pour le numéro de nomenclature OTAN, on remarque que le code AO2825 n’est pas référencé de façon identique dans la barre de recherche et dans les résultats.

Dans la barre de recherche, nous avons bien la lettre A – lettre O – 28-25 alors que le résultat associé est lettre A – zéro – 28-25.

La recherche de AO2825 ne donne d’ailleurs rien dans l’autre base de données mentionnée plus haut – ISO Group.

Lettre A – Lettre O – 28 – 25

Mais l’autre combinaison renvoie sur Naval Group.

Lettre A – zéro – 28 – 25

Il y aurait eu donc un « glitch » dans la base de données utilisée par le journaliste qui l’aurait induit en erreur. Une recherche avec AC2825 n’est pas non plus concluante puisqu’il s’agit d’un ressort.

La frappe a donc peu de chance d’avoir été faite avec du matériel français et les codes qui apparaissent sur l’étiquette ne sont peut-être pas des numéros de nomenclature de l’OTAN mais de simples numéros de série de l’équipement. OpenFacto continue de travailler sur la reconstitution de cet événement et la caractérisation des dommages sur la cathédrale.

#JeSuisProf – OpenFacto met à disposition un petit guide de la vie privée

#JeSuisProf – OpenFacto met à disposition un petit guide de la vie privée

En réaction aux événements de Conflans Sainte Honorine, OpenFacto met à disposition un petit guide basique sur la vie privée en ligne pour qu’un compte Facebook mal paramétré ou une adresse de domicile publique ne soit pas un frein au travail fantastique et à la sécurité des professeurs dans les écoles, collèges, lycées et fac.

N’hésitez pas à diffuser ce guide et à nous contacter si vous voulez le mettre à jour, apporter des précisions ou des corrections.

Guide à télécharger ici

CTF Trace Labs #5 – Recherches de micro-informations, gestion du temps, et Mr Freeze

CTF Trace Labs #5 – Recherches de micro-informations, gestion du temps, et Mr Freeze

Quand l’un des membres d’OpenFacto a annoncé sur Slack qu’un nouveau CTF (Capture The Flag) Trace Labs allait avoir lieu le 11 juillet, quelques mains se sont levées pour participer. Quand il a annoncé que cette fois-ci il aurait lieu de 17h à 23h, donc pas de minuit à 6h comme lors de la précédente édition, c’est une avalanche de membres qui a manifesté son intérêt ! (ou en tout cas assez pour constituer deux équipes de quatre, l’auteur étant simplement friand de formules grandiloquentes).


Vous n’avez jamais entendu parler de ces évènements organisés en vue de retrouver des personnes disparues ? Envie d’avoir un peu plus de détails ? Nous vous invitons à lire notre premier retour d’expérience écrit suite à notre précédente participation.


Aujourd’hui, pas d’article visant à approfondir un point de connaissance, comme avec le premier article qui s’intéressait à la question de l’analyse des tatouages.

L’idée est plutôt de faire le point sur notre organisation, ce qui a marché, ce qui a moins marché, et des axes d’amélioration possibles pour le futur.
Si vous avez des avis à partager sur ce qui suit, n’hésitez pas à nous répondre ici en commentaire ou via Twitter. Et si nous oublions de mentionner des éléments qui vous semblent importants, faites-nous signe et nous mettrons à jour l’article avec ces derniers.

Organisation

Pour cette édition, huit membres d’OpenFacto étaient motivés pour participer, nous avons donc fait deux équipes :

  • OpenFacto (obviously), comptant à son bord Capteurso, Hervé, Sébastien et ştəf// – fini 26ème sur 190 équipes ;
  • The French Flair by OF, composée notamment de L003, 0skAr et Roman – fini 23ème.
Tableau des scores final


Ensuite, pour répartir les gens entre les deux équipes, nous avons fait passer des tests d’aptitude à l’OSINT, évalué les CVs de chacun(e), et… non pas du tout, nous avons pris le premier (littéralement) site de répartition aléatoire en équipe sur Google, et défini les équipes à partir de là. Il s’est avéré que les teams ainsi formées ont bien fonctionné ; à voir pour la prochaine édition si nous essayons de déployer une réelle stratégie quant à ce sujet – nous y reviendrons plus tard.


Pour la communication écrite, nous avons privilégié Slack, qui permet de faire un thread par profil, afin de ne pas mélanger toutes les informations. Le canal vocal était assuré par Jitsi.

Il était envisagé d’utiliser framamind afin de faciliter la visualisation des profils et informations récoltées. Finalement, le fait de ne pas forcément changer souvent de cas d’analyse a fait que les threads Slack étaient suffisants. 

A noter toutefois que TraceLabs recommande dans son guide de ne pas passer plus d’une heure sur un cas où l’on ne trouverait aucune information, et conseille également l’utilisation de cartes mentales (cf. p.15-16).

Cette édition proposait l’analyse de huit cas, chaque membre d’une équipe était donc en charge de deux profils a minima, avec possibilité de passer sur d’autres en cas d’impasse. 

Quelques points à retenir pour les prochaines éditions

Ci-dessous une liste de points en vrac, sans classement suivant l’importance du contenu, mais qu’il nous semble pertinent d’avoir en tête pour les prochaines fois :

  • Si aucun flag n’est validé ni rejeté au bout d’une heure, ne pas hésiter à pinger l’équipe TraceLabs sur Slack, par exemple AK47Intel. Et même, mieux : vérifier à l’avance que l’équipe s’est bien vue assigner un juge (un fichier csv est fourni dans le channel du CTF afin de connaître le nom du juge qui s’occupe de l’équipe).
  • La recherche de profils snapchat via snapdex.com ne renvoie pas forcément de résultats pertinents.
  • Les copies d’écrans Android ne servent à rien si la preuve ne peut être rattachée à une URL (l’URL snapcode ne suffit pas).
  • Prendre le temps de faire une première passe, pour les profils US, sur des sites de recherches US (ex : spytox.com, thatsthem.com, etc.). MAIS bien prendre avec des pincettes ce que renvoient ces sites. Idéalement effectuer quelques vérifications derrière, avant de soumettre le flag.
  • Prendre le temps aussi de faire une première passe sur les informations basiques (ex : dates de naissance) qui, si elles ne rapportent que peu de points, une fois accumulés en fournissent finalement un nombre conséquent.
  • Prendre le temps – si réalisable – de lire les posts sur les réseaux sociaux de la personne disparue (notamment pour connaître ses hobbies). A minima aux alentours de la date de sa disparition. Se pencher aussi sur les commentaires et tags de personnes proches permettant (potentiellement) de récupérer d’autres profils de la cible, ainsi que leur nouveau compagnon/nouvelle histoire, qui les renvoient à leur profil actuel.
  • A ce sujet, Twint se révèle bien pratique pour ne récupérer que les tweets postés au moment de la disparition de la personne (notamment profils Twitter de ses amis).
  • La question de savoir comment déterminer si un numéro de téléphone US est assigné à un fixe ou un mobile s’est posée pendant l’évènement. A tête reposée, nous pouvons maintenant dire qu’il aurait pu être intéressant de passer par des services tels que TrueCaller ou OpenCnam, FreeCarrierLookup ou encore HLR Lookup déjà mentionné il y a quelques temps sur le discord d’OSINT-FR – mais aucune garantie quant à l’identification mobile/fixe.
  • Faire la liste d’un ensemble de sélecteurs (adresses mails, numéros de téléphones, création d’adresses mails et pseudos à partir du nom+prénom, etc.). Puis les vérifier sur autant de plateformes que possible (via whatsmyname ou instantusername), et lister le tout dans un document collaboratif. Envisager ensuite de désigner une à deux personnes afin d’approfondir ces données et réaliser une investigation latérale (recherche massive de sélecteurs et de sources potentielles) de l’investigation transversale (approfondissement d’un profil, ses commentaires, etc.).
  • Préparer des outils et moteurs pour le darkweb en amont et y passer au crible tous les sélecteurs (identité, email, username, etc.). Envisager de préparer une base de leaks avant l’évènement.
  • Préparer également un ensemble de services de « reconnaissance faciale » : Yandex, Bing, Tineye, etc..
  • Dans l’ensemble, nous avons réalisé beaucoup de recherches manuelles. A voir donc si et comment il serait possible d’en automatiser une partie.
  • Voir pour passer moins de temps sur certains profils. 6h, c’est à la fois très peu et très long, mais il s’agirait de réfléchir si passer 4 à 5h sur le même profil – ce qui a été le cas pour un ou deux membres – est vraiment un choix efficace.
  • Autre point à voir plus tard : envisager peut-être un rôle/spécialité par personne/compétence.
    • un/e « forgeron » qui récupère, par OSINT ou recréation, tous les sélecteurs, qu’il met à disposition ;
    • un/e ou deux enquêteurs qui approfondissent les profils et les subtilités historiques et comportementales ;
    • un/e spécial deepweb/darkweb.
      L’autre possibilité consistant à d’abord se concentrer sur un ou deux profils, puis passer à une revue de tous les profils en ne s’intéressant qu’à un des aspects mentionnés ci-dessus.

Conclusion

Ce qui est pas mal ressorti de nos discussions post-CTF, c’est la frustration de ne pas trouver des informations particulièrement remarquables sur chaque profil. Est-ce que cela vaut vraiment le coup de passer 6h sur le cas de deux à trois personnes disparues, pour ne ressortir finalement que des éléments facilement retrouvables : numéro de téléphone posté sur instagram, liens vers les différents profils sur les réseaux sociaux, etc. ?


A cette question que bon nombre se posent, Trace Labs réponds oui, cela vaut la peine : « We may not always find relevant or useful information to pass along to Law Enforcement (LE). But what we did accomplish was showing Law Enforcement that they truly have exhausted every lead and that they did their jobs well and to the best of their abilities. To them, that’s extremely valuable and it puts their minds at ease. » 


Chaque information, aussi minime qu’elle soit à vos yeux, doit être remontée : marque du téléphone de la personne (information intéressante pour les forces de l’ordre), goût prononcé pour le dessin, l’alcool, les Mr Freeze, etc.. Tout peut avoir son importance, pour peu que les personnes en charge de l’enquête n’y ait pas prêté attention. Et si c’est déjà le cas, cela les rassurera néanmoins quant au fait qu’elles ont cherché autant que possible.


En outre Trace Labs insiste sur le fait qu’il ne faut pas oublier les deux buts principaux de ces évènements :

  • trouver des informations sur des personnes disparues ;
  • améliorer nos compétences en OSINT – car oui, cela compte aussi.

Vous avez, vous aussi, été frustré par les données obtenues après de longues heures de recherches ? Hauts les cœurs, cela fait partie de l’apprentissage ! Et si vous n’avez pas l’impression d’être devenu une rock star de l’OSINT en 6h, vous avez néanmoins mis en pratique des connaissances déjà acquises – vous n’en deviendrez que plus efficace – voire appris de nouvelles techniques – on ne peut espérer mieux – et participé à un effort positif international. Donc rien de tout cela n’est perdu.


Un autre point qui nous a été remonté, c’est qu’il était encore plus sympa de réaliser ce genre d’évènements dans un même lieu avec le reste de l’équipe. Ainsi, à titre informatif, OpenFacto commence à réfléchir à comment réunir, une fois par an, l’ensemble de ses membres participant au CTF dans un espace commun, afin que les coéquipiers puissent interagir ensemble de vive voix, et que les différentes teams puissent ensuite échanger sur les cas abordés une fois le CTF fini.

Intéressé ? Faites-le-nous savoir sur Twitter ou notre Slack !


Un grand bravo à toutes les équipes !

Nouveau rapport par OpenFacto – Turkey’s shadow arms deliveries

Nouveau rapport par OpenFacto – Turkey’s shadow arms deliveries

Téléchargez le rapport – Download the report

OpenFacto est fier de présenter son premier long rapport d’enquête sur la détection des violations de l’embargo sur les armes à l’aide de techniques de recherche en sources ouvertes. Turkey’s Shadow Arms Deliveries se concentre sur six cas de livraisons suspectes d’armes turques à la Libye utilisant des moyens de transport commerciaux: MV AMAZON, vol ER-BAJ, MV SINGLE EAGLE, MV BANA, MV ANA et MV PRAY. Utilisant les réseaux sociaux, google map, les bases de données accessibles au public et d’autres techniques de recherche, le rapport présente de nombreuses preuves indiquant des violations potentielles de l’embargo sur les armes imposé par les Nations Unies par la Turquie.

OpenFacto is proud to present its first long form investigative report on detecting arms embargo violations using open sources techniques. Turkey’s Shadow Arms Deliveries focuses on six cases of suspected Turkish arms deliveries to Libya using commercial transportation: MV AMAZON, flight ER-BAJ, MV SINGLE EAGLE, MV BANA, MV ANA and MV PRAY. Using social media, google map, publicly available databases and other research techniques, the report presents extensive evidence pointing to potential violations of the UN arms embargo by the Turkey.

La frontière gréco-turque, terrain d’affrontements physiques et virtuels

La frontière gréco-turque, terrain d’affrontements physiques et virtuels

La frontière gréco-turque, terrain d’affrontements physiques et virtuels

Thomas Eydoux / Antoine Hasday / Elie Guckert pour OpenFacto

Les forces turques et grecques face à face près du poste frontière de Kastanies-Pazarkule / Illustration : Elie Guckert / Source 

L’ouverture de la frontière gréco-turque par Ankara a généré de nombreuses images de violences entre les forces grecques et turques au poste frontière de Kastanies-Pazarkule. Des affrontements bien physiques qui ont été accompagnés d’une guerre des mots et des images livrée sur les réseaux sociaux par la fachosphère européenne. Entre les deux feux : des milliers de migrants qui le paient parfois de leurs vies.

Des échanges de grenades lacrymogènes, voire des tirs à balles réelles, à la frontière d’un État membre de l’Union européenne, et des migrants pris entre deux feux : ce sont parfois de véritables images de guerre qui ont été capturées à un point de passage entre la Grèce et la Turquie depuis l’ouverture de ce dernier aux migrants par Erdogan, en février dernier. 

Face à l’afflux de réfugiés à la frontière turco-syrienne et à ce qu’il considérait comme un manque de soutien de l’UE à sa campagne contre le régime syrien, le président turc Recep Tayyip Erdogan – dont le pays a déjà accueilli plus de trois millions de syriens – avait annoncé le 28 février qu’il n’empêcherait plus les migrants présents en Turquie de se rendre dans l’UE via la Grèce. Erdogan entendait ainsi faire pression sur l’Europe, à qui il demande un « juste partage du fardeau» pour faire face à l’afflux de réfugiés syriens provoqué par l’offensive d’Assad et de son allié russe à Idlib. La veille, au moins 33 militaires turcs avaient été tués en Syrie dans une frappe officiellement attribuée à l’armée arabe syrienne. 

Jusqu’à 13 000 migrants tentent alors de franchir la frontière entre la Turquie et la Grèce, selon l’organisation internationale pour les migrations (OIM). Parmi eux, des Syriens, mais aussi des Irakiens, des Afghans, des Pakistanais et des Iraniens. 

Le poste-frontière de Kastanies-Pazarkule, champ de bataille numéro 1

Cette décision unilatérale du président turc a causé de fortes tensions politiques et a conduit à des situations parfois très violentes avec les autorités grecques. Selon les services de renseignements allemands, les autorités turques auraient contraint des réfugiés à monter dans des bus pour les conduire à la frontière. Des membres des forces de sécurité se seraient même mêlés à la foule pour encourager les émeutes, rapporte Der Spiegel.

Sur cette vidéo de l’agence pro-Kremlin Ruptly, on peut voir des grenades lacrymogènes tomber du côté grec de la frontière, près du point de passage de Kastanies-Pazarkule.

Des violations des droits humains auraient aussi été commises par les forces de sécurité grecques : renvois illégaux à la frontière, tortures, détentions illégales, usage de grenades lacrymogènes potentiellement létales et tirs à balles réelles. Selon Amnesty, au moins deux migrants ont été tués.

De nombreuses images de ces incidents sont apparues sur les réseaux sociaux au cours du mois de mars. Sur cette vidéo on peut par exemple voir des policiers turcs tirer du gaz lacrymogène de l’autre côté de la frontière sous les encouragements des migrants. Sur une autre vidéo visiblement tirée d’images de caméras de vidéo surveillance, on peut apercevoir des policiers grecs utiliser un ventilateur géant pour repousser du gaz lacrymogène de l’autre côté de la frontière. Sur une troisième, on peut même voir un agriculteur grec pulvériser du lisier de l’autre côté de la frontière pour dissuader les migrants de passer. Enfin cette vidéo de l’Associated Press montre également des affrontements entre les forces grecques d’un côté, et turques de l’autre.

(Vidéo Associated Press)

Grâce à quelques bâtiments distinctifs, notamment la tour du poste frontière ou encore la position des chemins de terre par rapport à la clôture, ces images postées entre le 7 et le 12 mars peuvent être géolocalisées à un seul et même endroit : le poste-frontière de Kastanies-Pazarkule, l’un des principaux points de passage entre la Grèce et la Turquie :

Position du poste-frontière de Kastanies-Pazarkule sur Google Map.

Pour plus de clarté, nous avons utilisé cette vue aérienne du poste-frontière où la tour d’observation est bien plus visible :

Géolocalisation des trois vidéos près du poste-frontière de Kastanies-Pazarkule. Crédit : Elie Guckert

Cette vidéo de l’agence turque pro-Ankara TRT collectée par le site d’investigation Bellingcat où l’on peut entendre des coups de feu semble avoir elle aussi été tournée dans la même zone, là où le chemin de terre côté turc longe la clôture marquant la frontière :

Source : Bellingcat.

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Ce poste-frontière a été l’un des points privilégiés par la Turquie pour forcer les migrants à traverser la frontière turque, tentant au passage de déstabiliser son voisin grec, avec qui les relations sont pour le moins tendues. Ankara n’a en effet pas poussé les migrants vers le poste-frontière avec la Bulgarie, un État avec lequel ses relations sont beaucoup plus cordiales, ni vers celui de Kipi qui est bien partagé avec la Grèce mais qui constitue une voie commerciale trop importante pour que la Turquie prenne le risque de sa fermeture. Le poste-frontière de Kastanies-Pazarkule est donc l’un des seuls points de passages terrestres possibles pour les migrants qui n’ont comme seules autres alternatives que de tenter de franchir l’Evros, où un migrant a été tué, ou de traverser la mer Égée pour poser le pied sur l’île grecque de Lesbos, option toute aussi périlleuse

Les réseaux sociaux et la fachosphère, champ de bataille numéro 2

De manière peu surprenante au vu de leur caractère impressionnant, les images des affrontements au poste-frontière de Kastanies-Pazarkule ont été instrumentalisés par tous les camps. Ainsi, l’agence de presse russe pro-Kremlin Ruptly a plutôt tourné des images vues depuis le côté grec de la frontière, tendant à présenter une Europe sous pression migratoire agressée par la Turquie. De son côté, l’agence turque pro-Ankara TRT World a plutôt filmé depuis le côté turc, insistant sur les violations commises par les forces grecques et sur la misère des migrants. 

Ces deux récits du même événement sont cohérents avec les vues respectives de Moscou et Ankara sur l’Europe et la crise migratoire en général. Mais la Russie et la Turquie ne sont pas les seuls acteurs à appliquer une grille de lecture partisane, si ce n’est mensongère, sur les affrontements à la frontière gréco-turque. En France, plusieurs responsables politiques d’extrême droite dénoncent sur Twitter ce qu’ils considèrent comme une « invasion migratoire » et affichent leur soutien à la Grèce, notamment via le hashtag #IStandWithGreece («je me tiens aux côtés de la Grèce»), qui a été utilisé 67445 fois entre le 1er mars et le 1er avril. Pour trouver ce chiffre, nous avons utilisé l’outil Twint, qui permet de collecter des données sur Twitter, via le langage informatique Python. 

Nous avons également pu voir combien de fois les utilisateurs ont utilisé le hashtag. Si certains ne s’en sont servis qu’une seule fois, d’autres en revanche l’ont tweeté des centaines de fois. 

Certains responsables politiques français comme le porte-parole du Rassemblement national, Jordan Bardella, se sont même rendus sur place, tout comme plusieurs personnalités issues de la mouvance identitaire, sans pour autant toujours utiliser le hashtag #IStandWithGreece :

Source : Newsy et Bellingcat

Dans un tweet posté le 1er mars 2020, la présidente du RN Marine Le Pen commente par exemple des images tournées au poste-frontière de Kastanies-Pazarkule, insistant sur le fait que les migrants sont « majoritairement des hommes » qui menaceraient d’arriver « bientôt dans les villes et villages de France », sans oublier de s’en prendre au passage au président Emmanuel Macron. 10 jours plus tard, Jordan Bardella intervient sur CNews – depuis la Grèce où il s’est rendu aux côtés d’autres personnalités d’extrême droite – pour prôner l’une des lubies du parti : la fermeture des frontières nationales face à ce qu’il qualifie de « véritable déclaration de guerre à l’Europe » par Erdogan.

Des vidéos montrant les affrontements entre forces turques et grecques au poste-frontière de Kastanies-Pazarkule sont aussi partagées par des membres du groupuscule Génération Identitaire. Le 12 mars, le porte-parole Romain Espino va jusqu’à dépeindre une guerre de civilisation entre la Grèce et des « envahisseurs » pour appeler à transformer la frontière en « barrage infranchissable ». Un concept que le groupuscule à déjà essayé d’appliquer en France de manière plus ou moins heureuse. Damien Rieu, cadre historique de l’organisation, assimile quant à lui les migrants à des islamistes – simplement parce qu’ils crient «Dieu est grand» – à la solde des forces Turques.

D’autres comptes influents de la fachosphère francophone – comme Damoclès et le «roi de l’intox» @tprincedelamour, se sont joints aux réjouissances. Tout comme des organisations plus radicales que le RN, mais pas forcément très influentes sur les réseaux, parmis lesquelles l’Action française ou encore la Dissidence française, 

Les incidents à la frontière gréco-turque ont donc été instrumentalisés par l’extrême droite française afin de nourrir son narratif global sur les migrations et l’Islam et promouvoir son projet politique, quitte à déformer les faits.

Migrants, toujours perdants

Cette rhétorique a priori réservée à l’extrême droite a pourtant trouvé des résonances au sein même des institutions européennes : le 3 mars, avec une mise en scène plutôt martiale, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, le président du Conseil Charles Michel et le président du Parlement David Sassoli se sont rendus à Kastanies (du côté grec du poste-frontière) pour affirmer le soutien de l’UE à la Grèce.  « Je remercie la Grèce d’être en ce moment notre bouclier européen », déclare alors Von Der Leyen, faisant ainsi écho à la logique de guerre invoquée par la fachosphère, et sans mentionner les violations des droits humains commises par la Grèce.

Tweet d’Ursula Von Der Leyen posté le 3 mars où elle s’affiche patrouillant à la frontière en hélicoptère.

Une logique de peur et de polarisation bien comprise par le président turc, qui avait déclaré le 3 mars : « Depuis que nous avons ouvert nos frontières, le nombre de ceux qui se sont dirigés vers l’Europe a atteint les centaines de milliers. Bientôt, ce nombre s’exprimera en millions ». Si Erdogan, qui ira jusqu’à comparer les gardes-frontières grecs aux nazis, est prompt à dénoncer les abus commis par son voisin grec, il n’a en réalité pas plus de considérations pour les droits fondamentaux des migrants et n’hésite pas non plus à les chasser sans ménagement lorsqu’il n’a plus besoin d’eux. Dans ces affrontements réels et virtuels autour de la frontière gréco-turque, chacun trouve donc son compte, mis à part des milliers de civils à la recherche d’un asile, réduits à l’état de moyens de pression et d’objets de propagande.

Retour sur enquête: monitorer un événement public sur les réseaux sociaux

Retour sur enquête: monitorer un événement public sur les réseaux sociaux

Dans une enquête pour Bellingcat, Sébastien s’intéressait à la présence d’un militant de l’extrême-droite française au festival néo-nazi “Asgardsrei” qui avait lieu en Ukraine en décembre 2019. A travers cet exemple, il fait ici un rappel des techniques basiques pour monitorer un événement public (concert, manifestation etc.) sur les réseaux sociaux.


L’unique point de départ de mon enquête était une photo diffusée via Telegram montrant un drapeau du Groupe Union Défense (GUD) brandi dans la foule lors du festival de “Black Métal National Socialiste” (NSBM) “Asgardsrei” qui avait lieu à Kiev, en Ukraine, le week-end du 14–15 décembre 2019. Celle-ci indiquait vraisemblablement qu’au moins un militant français avait fait le déplacement.

La photo diffusée via Telegram.

Bien évidemment, la personne apparaissant sur la photo avait pris soin de ne laisser apparaître aucun élément permettant de l’identifier, on voit simplement une main ainsi qu’une ombre à travers le drapeau. 

Dans un premier temps, j’ai donc décidé de collecter d’autres images du festival. Comme pour n’importe quel événement de ce type, le nombre important de vidéos, photos souvenirs et autres selfies publiés sur les réseaux sociaux multipliait la probabilité que ce militant français ait été capté par un objectif autre que le sien.

Récolter le maximum d’images du festival

Puisque je cherchais des images de l’événement, je me suis intéressé dans un premier temps à Instagram, réseau social par excellence en la matière. Pour essayer d’être le plus exhaustif possible, j’ai procédé selon deux approches différentes.

D’une part, quelques recherches rapides m’avaient appris que le festival avait eu lieu au “Bingo Club” à Kiev. J’ai donc cherché les photos et vidéos tagués comme ayant été prises dans cette salle. Comme souvent, il existait plusieurs geocodes liés à cette salle (Bingo Club, BingoClub Kyiv, Bingo Club Kiev…), et je les ai donc consultés les uns après les autres.

Les deux premiers geotags correspondent à la salle située à Kiev
Exemple d’une photo geo-taguée par un utilisateur au Bingo Club.

Pour récupérer l’ensemble des photos et vidéos, j’ai utilisé l’extension chrome “Downloader of Instagram + Direct Message” qui permet de télécharger automatiquement un grand nombre de publications. Si c’était à refaire aujourd’hui, j’utiliserais plutôt l’outil python “Instaloader” (pour les adhérents, voir l’excellent guide d’Hervé !) qui permet d’être plus précis, notamment en indiquant la date des photos et vidéos qui nous intéressent, ou bien de récupérer les commentaires associés à une publication.

Dans un second temps, j’ai cherché les publications contenant certains hashtags qui pouvaient être liés au festival. J’ai tout simplement commencé par #Asgardsrei, puis je me suis servi des autres hashtags associés par les utilisateurs à ce premier pour pivoter vers d’autres recherches.

Photos avec le #Asgardsrei.
En plus du #Asgardsrei, cette photo utilise d’autres # pouvant être utilisés pour multiplier les recherches.
Exemple d’une vidéo du festival que je n’aurais pas trouvé si j’avais simplement cherché avec le #Asgardsrei ou via les geotags.

Puisque j’ai effectué mes premières recherches alors que le festival avait encore lieu, j’ai également téléchargé toutes les stories (publications qui disparaissent au bout de 24h) associées aux différents hashtags, ainsi que celles géo-tagués au Bingo Club.

En suivant peu ou prou le même procédé, j’ai cherché des images du festival sur Facebook, Vkontakte, Twitter, Youtube, Snapchat… Je me suis également intéressé aux différentes pages en rapport avec le festival: événement sur VKontakte, pages sur les réseaux sociaux des groupes présents, site internet du festival etc.

L’analyse

Après avoir récupéré des centaines de photos et vidéos du festival, il s’agissait désormais de repérer dans la foule le drapeau du GUD ou bien un visage familier.

Puisque la plupart des images étaient prises dans l’obscurité de la salle de concert, seulement interrompue par quelques flashs lumineux liés à la mise en scène, j’ai essayé de situer dans l’espace la personne que je cherchais. La foule semblait relativement statique (mis à part un mosh vers le centre de la salle à certains moments), j’en ai donc conclu que l’individu qui m’intéressait devait probablement se situer en face de la scène, vers l’avant de la salle. Si un simple croquis et un œil attentif m’ont permis de le repérer assez rapidement (quelques heures tout de même), j’ai aussi envisagé la possibilité de synchroniser différentes vidéos du festival pour en reconstituer des parties sous plusieurs angles.

Ce travail m’a donc permis de repérer le drapeau du GUD à de multiples reprises lors du festival (principalement lors des passages des groupes “Baise Ma Hache” et “Goatmoon”), mais surtout d’apercevoir son porteur.

Captures d’écran d’une vidéo publiée sur Youtube.

Identifier le porteur du drapeau

Cette silhouette qui m’était familière, ainsi que d’autres indices publiés sur la page Facebook “Ouest Casual” (associée au canal Telegram) laissant penser que le militant s’étant rendu en Ukraine était lié au groupe “Zouaves Paris”, m’ont conduit à consulter le profil d’un certain Marc “Hassin”. Ancien membre du GUD et militant bien connu des Zouaves Paris, Marc avait récemment mis à jour sa photo de profil Facebook, indiquant que celle-ci avait été prise en Ukraine, le 21/10/2019.

La photo de profil Facebook de Marc “Hassin”.

Peu convaincu par la possibilité que Marc “Hassin” ait effectué un voyage en Ukraine presque deux mois jours pour jours avant Asgardsrei, et en partant du principe que la date indiquée pouvait contenir une faute de frappe (10 pour le mois au lieu de 12) ou bien avoir été volontairement modifiée, j’ai décidé d’effectuer des recherches sur ce championnat de kick-boxing.

Ayant peu de résultats convaincants via Google et Yandex, j’ai encore une fois utilisé Instagram et cherché des photos utilisant #kickboxing aux alentours du 21 décembre. Sur plusieurs d’entre-elles, j’ai remarqué un décor similaire à celui en arrière-plan sur la photo de Marc “Hassin”.

Photo du championnat auquel a participé Marc “Hassin” publiée sur Instagram avec le #kickboxing.

Après vérification, il s’agissait bel et bien du même événement, un championnat s’étant déroulé au “Спорткомплекс КПИ” à Kiev du 20 au 22 décembre. J’ai donc une fois de plus réuni le maximum de photos et vidéos du championnat, que ce soit via divers #hashtags ou bien le géotag.

Marc n’apparaissant visiblement pas sur celles-ci, j’ai consulté méthodiquement les profils Instagram des personnes ayant publié ces photos: autres photos publiées, photos sur lesquels le compte est identifié, stories “à la une” (stories archivées par l’utilisateur et donc en ligne au delà des 24h initiales).

Après de longues recherches, j’ai finalement identifié Marc sur plusieurs photos, notamment des stories archivées. Sur l’une d’entre elles, Marc posait avec le même drapeau que celui brandit à Asgardsrei.

Photo de Marc “Hassin” au championnat de kick-boxing à Kiev avec un drapeau du GUD, publiée sur Instagram et archivée en “stories à la une”.

Conclusion

Si d’autres informations sont venues compléter mon enquête, ce sont les deux éléments présentés ici (la silhouette du porteur du drapeau et la photo de Marc avec ce même drapeau à Kiev quelques jours plus tard) qui en ont formé la base.

En somme, donc, pas de recours à des techniques de sorcellerie très poussées en OSINT, mais un travail se voulant méthodique et exhaustif. Comme quoi multiplier ses recherches autours de différents hashtags ou geotags et compulser des dizaines de profils efficacement peut (parfois) suffire!