Comment la fonction d’autocomplétion de Google aide à la diffusion de désinformation sur le Donbass

Comment la fonction d’autocomplétion de Google aide à la diffusion de désinformation sur le Donbass

Crossover a découvert que les prédictions produites par la fonction d’autocomplétion de Google (Google autocomplete) proposait presque systématiquement le nom d’un média pro-Kremlin dès lors que des citoyens belges francophones recherchaient le terme « Donbass » dans le moteur de recherche. D’autres prédictions de Google proposent par ailleurs les noms d’individus notoirement pro-Kremlin.

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine a lancé une « opération militaire spéciale » en Ukraine. Les yeux rivés sur l’Ukraine, l’Europe a regardé la Russie envahir ce pays. De nouveaux termes ont alors commencé à être prononcés par des journalistes, termes que beaucoup de personnes n’avaient jamais entendus auparavant : Kharkiv, Azov, dénazification, Boutcha, Donbass…

Quel est le réflexe désormais reconnu dès lors que quelqu’un entend un mot qu’il ne connaît pas ? Le googler. Selon les données de Google Trends, l’intérêt des utilisateurs belges pour le terme « Donbass » a augmenté de manière extrêmement importante, ceci se reflétant évidemment sur les tendances de recherches de Google.

Lorsqu’un utilisateur tape un certain mot sur le moteur de recherches de Google, la fonction de prédiction de la recherche essaie de deviner ce que l’utilisateur a en tête et propose de compléter le reste de la recherche, via un algorithme. Alors même qu’il tape, l’utilisateur voit s’afficher une boite proposant différentes prédictions, chacune lançant une recherche associée. Ce système est appelé Google Autocomplete Prediction.

Entre Février et Août 2022, quand les utilisateurs belges recherchaient des information sur le Donbass, Google Autocomplete Prediction complétait leur recherche avec des termes particulièrement douteux.

Notre investigation prouve que la recherche « Donbass » a été associé avec « Insider », « Anne Laure Bonnel », « Insider Christelle », parmi d’autres prédictions. En proposant le terme « Insider » comme complément de recherche de l’utilisateur, Google le dirigeait vers Donbass Insider, une source de propagande pro-Kremlin accusée de propager de la désinformation sur la guerre en Ukraine, et plus particulièrement sur le conflit au Donbass. Parfois, certains de ses canaux de communication associés, tels que Youtube ou Odysee, où sont produits le même genre de contenu, étaient également proposés.

Google proposait aussi l’expression « Anne Laure Bonnel », qui fait référence à « une journaliste française dont la visibilité a augmenté dès lors qu’elle eut présenté une analyse pro-russe du conflit au Donbass, y compris des informations trompeuses », selon ISD.

Enfin, la prédiction « Christelle » conduit à Christelle Néant, fondatrice de Donbass Insider qui bénéficie d’un solide réseaux de followers sur divers réseaux sociaux pour diffuser ses contenus et sa rhétorique pro-Kremlin.

Retrouvez cette enquête menée par CheckFirst, OpenFacto et Apache, pour le projet CrossOver en cliquant sur ce lien ou sur l’image ci-dessous..

Le monde entier est un qactus

Le monde entier est un qactus

Cet article est le fruit d’une enquête au long cours menée depuis juillet 2021 sur un acteur clef de la désinformation français, par OpenFacto et SourcesOuvertes sur Twitter en collaboration avec le site ConspiracyWatch.
Il présente toutefois quelques nouveaux éléments d’identification et dresse un panorama méthodologique d’enquête sur la désinformation sur Internet. Les liens présents dans cet articles sont soit tronqués, soit présentés sous leur forme d’archive afin de ne pas générer de rétroliens de promotion du site.

1.98 millions de vues en juillet 2021…

Signalé en juillet 2021 sur Twitter par Tristan Mendès-France, le site internet de réinformation d’inspiration QAnon Qactus[.]fr présente à l’époque un nombre impressionnant de vues mensuelles selon https://www.similarweb.com/fr/ :

Si, ces trois derniers mois, son audience a quelque peu diminué, elle représente toujours plus d’un million de visiteurs mensuels. D’ailleurs le site lui-même en fait la promotion sur sa page, dans le footer (73.6+M de visites à la date de publication de cet article…).


Techniquement, Qactus est un blog hébergé par WordPress, et son nom de domaine est enregistré depuis le 6 mai 2020. Cette information est cohérente avec les premières traces de pages vues sur l’Internet Archive.

Ligne éditoriale

Si le site est très fréquenté, sa ligne éditoriale du site est prompte à mettre le lecteur dans un état profond (deep state… vous l’avez?) de perplexité :

Un GoogleDork assez basique montre par ailleurs que ce site recommandait également en 2021 des lectures très particulières…

Mais comment définir un peu plus précisément la ligne éditoriale de ce site?

En utilisant le logiciel libre Hyphe, il est possible en partant de ce site de collecter une grande partie des liens hypertextes contenus dans les 8.341 articles qu’il contient. De manière récursive, on applique la même technique sur ces liens découverts afin de vérifier si ceux-ci font également référence à des liens similaires ou à Qactus.

Jolifié à l’aide Gephi, il est dès lors possible de visualiser avec Retina les connexions entre ces liens, c’est à dire les citations communes et de repérer ainsi des sous-communautés d’intérêt.

On constate ici qu’à de très rares exceptions (quelques articles du Monde, du Mediapart ou du Guardian par exemple), l’essentiel des liens remontés sont issus de la sphère complotiste et/ou de réinformation, française ou internationale, et que ces sites, ou profils, se re-citent entre-eux, agissant comme une bulle informationnelle.

Une bulle efficace?

Avec un tel contenu mêlant notamment complot, antivax, antisémitisme, et admiration pro-russe, quel peut être l’impact de ses publications sur un réseau social?
Qactus est officiellement absent de Twitter : son compte a été suspendu. Il utilise principalement Gab, Vk, Facebook et Telegram pour diffuser ses articles. Cependant, ses publications y sont régulièrement reprises. Or ce réseau présente plusieurs intérêts : il est assez grand-public pour toucher une audience plus large que les plateformes plus confidentielles telles que Gab, et contribuer ainsi à sa viralité, et il est possible pour nous de récupérer facilement des données par scraping.

En collectant avec snscrape l’intégralité des tweets encore disponibles et contenant l’expression « qactus[.]fr », il est possible d’obtenir une liste de 119.789 tweets depuis le 26 juin 2020 (ce qui représente un peu plus de 170 tweets par jour…). Il est important de prendre en compte à ce stade qu’il ne s’agit que d’une photographie à un instant précis des tweets actuellement visibles : des comptes aujourd’hui fermés ont pu relayer encore plus ce contenu par le passé. Le corpus ainsi remonté est toutefois assez conséquent et permet de tirer quelques enseignements sur cette bulle.

9.016 utilisateurs ont ainsi repris et diffusé ces liens sur la période concernée. Certains sont particulièrement prolixes. Après nettoyage des données brutes sous OpenRefine, et à l’aide du logiciel R, et de Rstudio, il est possible d’établir le palmarès des 50 plus gros promoteurs de qactus s’établit ainsi :

Note : Les identifiants ont été anonymisés et le décompte des tweets ne tient compte que des URLS uniques. A titre d’exemple le premier des promoteurs a posté à lui-seul 3.910 liens uniques qactus sur Twitter: un vrai fan.

Certains de ces utilisateurs Twitter sont très influents, comme Christine Kelly, ou encore Yves Pozzo Di Borgo.

Ainsi trois de ces utilisateurs cumulent plus de 9.000 retweets chacun sur leurs tweets embarquant des liens vers un post sur qactus, et d’autres utilisateurs réalisent eux aussi de jolies performances.

L’analyse des likes sur ces tweets est par ailleurs également intéressante :

L’ensemble de ces données permet de cartographier une douzaine de profils particulièrement influents qui diffusent avec beaucoup de succès les posts du blog :

Il pourrait être envisagé de produire d’autres types d’analyses sur l’ensemble de ce jeu de données, mais cette première approche permet de rapidement montrer que même en dehors de sa sphère habituelle d’évolution (les réseaux alternatifs), et par le truchement de comptes influents (inauthentiques ou bien réels), la diffusion de son contenu est bien réelle, régulière, et assez massive.

Plusieurs des comptes observés ici présentent les caractéristiques habituellement observées chez les trolls et désinformateurs :

  • Plusieurs comptes utilisant des pseudonymes séquentiels;
  • Des biographies surchargées d’émoji, de descriptions enthousiastes et guerrières, pro-trump, etc;
  • Des comptes très récents, postant peu de contenus propres et pourtant très suivis;
  • Du contenu directement relayé depuis Gab et probablement automatisé
  • etc…

Une hypothèse possible, mais non vérifiée, est que sous un ou plusieurs de ces comptes, se cache en réalité le webmaster du site Qactus.

Mais pourquoi la propagation de ce contenu est-elle une notion importante?

L’argent, le fuel de la désinformation

La désinformation est un ensemble de techniques de communication qui visent à tromper des personnes ou l’opinion publique pour protéger des intérêts, influencer l’opinion publique ou semer la discorde. Dans le cas de qactus, il est d’ailleurs possible de s’interroger ici si l’on est en présence de mésinformation (l’auteur croit que son information est réelle et la diffuse) ou de désinformation (l’auteur sait que l’information est fausse et la diffuse).

Mais une autre motivation est plus probable : l’appât financier.

En effet, si le site est hébergé sur la plateforme WordPress.com (le coût de maintenance est de l’ordre d’une vingtaine d’euros par mois), il n’en oublie pas moins de déclarer un traqueur publicitaire pour générer de l’argent… Il n’y a pas de petits profits.

extrait du code source de la page Qactus

Ce type de traqueurs permet de générer des revenus en revendant les données collectées à Google. S’il est très complexe de déterminer les sommes générées par ce site, il est possible de l’estimer à gros traits de deux manières :

  • Une simulation opérée sur le site de Google lui-même, pour un site d’information basé en Europe, sur l’estimation basse de 1.3M de visites mensuelles est susceptible de rapporter environ 32.500€ par an, ce qui est déjà, avouons le, plutôt confortable.
  • Cette estimation, minimale, est à peu près conforme à celles découvertes en recherchant sur Google les articles de blogueurs spécialisés sur le sujet.


Le créateur du site génère donc sans doute et avec l’appui de Google, des revenus complémentaires pour le moins intéressants.

Mais est-il possible de l’identifier?

Qui est Vanec71?

Deux profils de rédacteurs sont référencés sur le site : Laruche71, pseudonyme plutôt récent sur le site et Vanec71, auteur et administrateur historique du site. Le moteur du site étant basé sur WordPress, il est également possible de remonter ces pseudonymes d’auteurs via le dork Google suivant, classique et toujours très puissant :

Par le biais de l’outil Epieos, qui permet de voir comment et sur quels sites est utilisée une adresse e-mail, nous procédons au test de . A la base, la logique intrinsèque de l’outil de Epieos est de procéder à des tests à partir d’une adresse dont on sait qu’elle existe.

Mais rien n’empêche de l’utiliser avec des adresses « potentielles », non?

Commençons donc par tester une adresse Gmail… et le résultat parle de lui-même…

Grâce aux liens fournis par Epieos, nous découvrons que notre exquis webmaster a fait ses courses au Gifi du Creusot :

« Vanec Blue » (le nom renvoyé par Epieos) nous menait également fin 2021 vers une chaîne Youtube, avec deux vidéos peu vues :

Ce compte a désormais changé d’identité et d’avatar mais se trouve toujours en ligne.

Deux vidéos seulement et peu de vues… Ce n’est pourtant pas faute d’en assurer la promotion sur … la chaîne officielle « Qactus – L’Informateur », où on retrouve une des deux vidéos, élément liant un peu plus les deux comptes si besoin en était.

L’étape du mezze

A ce stade, nous avons recueilli quelques éléments intéressants, mais Il convient désormais de les mélanger :

Si le résultat n’est pas fameux sur Google, la même opération menée sur d’autres moteurs de recherches s’avérait beaucoup plus fructueuse en 2021. Ainsi, le moteur Qwant était un peu plus loquace :

Nous retrouvons alors deux de nos pivots, ainsi que plein de pivots supplémentaires :

S’agit il de la personne derrière le site conspirationniste à 1.98 million de vues ?

A ce stade, rien ne permet de l’attester complètement. On peut cependant objecter qu’en terme de probabilités, le pourcentage de personnes qui ont le même pseudonyme (assez signant), habitant dans la même ville de taille très moyenne (population du Creusot : 21887 personnes – 2015) est sans doute assez faible…

Passons la seconde…

Pour résoudre le mystère, on va utiliser l’équivalent du site HaveIBeenPwned. Ce site, qui est ouvert à tous moyennant un abonnement, permet de rechercher des identifiants et mots de passe à l’intérieur d’immenses bases de données ayant préalablement fuité sur internet, suite à des compromissions.

Une recherche sur Vanec71 donne rapidement trois informations clefs : un nom, un prénom et une nouvelle adresse mail chez Microsoft.

« Pat S » aurait-il une adresse au Creusot? Les pages jaunes sont nos amies…

Sacré Patoche…

Golfeur – on peut être QAnon et aimer les sports d’élite – « Pat S » a un profil sur Copains d’Avant indiquant qu’il a certainement vécu un temps à Carcassonne avant de revenir au pays.

Et évidemment, Patoche est bien présent sur VK ou Facebook, ce qui permet de vérifier l’ensemble de ces éléments.

Contacté à de nombreuses reprises, il n’a jamais retourné nos appels.

Pour conclure

A l’aide de quelques outils facilement accessibles, et d’un peu de méthodologie, il est possible d’analyser un de sites moteurs de la désinformation francophone et de constater qu’il est au centre d’un écosystème plus global :

  • Des liens d’affiliations avec toute la sphère réinformationnelle et complotiste anglophone et francophone
  • Une propagation virale déborde largement sur les réseaux sociaux conventionnels, avec une communauté forte qui porte et amplifie le message
  • Une saturation de l’espace médiatique sur les thèmes récurrents de la réinformation et du complot
  • Un intérêt financier certain, pour un personnage très discret

Conférence : La nouvelle politique russe en Afrique

Conférence : La nouvelle politique russe en Afrique

Ces dernières semaines, la présence d’instructeurs et mercenaires russes au Mali a été l’objet d’une médiatisation soutenue, en France et en Europe. Si certains y voient le signe du “grand retour” de la Russie en Afrique, d’autres rappellent qu’il s’agit avant tout d’une communication maîtrisée.

Nous parlons beaucoup trop de Wagner et nous avons tort”. Arnaud Kalika, directeur de la sûreté chez Meridiam, a préféré prendre du recul ce jeudi 20 janvier. L’auteur de la publication Le “grand retour” de la Russie en Afrique ? s’est exprimé lors d’une visioconférence sur la nouvelle politique russe en Afrique, organisée par les étudiants du Master géopolitique et relations internationales de l’Institut Catholique de Paris (ICP). À ses côtés, un autre spécialiste des réseaux d’influences russes : Maxime Audinet, chercheur détaché à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et auteur de Russia Today (RT) : Un média d’influence au service de l’État russe.

Le groupe Wagner – Source : Wikipedia

Wagner : armée secrète du Kremlin ?

La “Force Wagner” est une organisation de sécurité privée présentée par les médias occidentaux comme “l’armée secrète de Moscou”. Composée d’anciens militaires devenus mercenaires, elle opérerait depuis une dizaine d’années sur le territoire africain. Ses origines et son mode opératoire en Afrique ont été décryptés par Le Monde en avril 2021. On y apprend notamment que la société est dirigée par Evgeni Prigojine, oligarque et grand patron de restaurant proche du président russe Vladimir Poutine.

Je ne pense pas que ce soit une société occulte ou l’armée secrète du Kremlin”, a indiqué Arnaud Kalika sur ce sujet. “ En réalité, Prigojine est le patron de ce que serait Sodexo ici en France. Car il gère un marché colossal”. Pour Maxime Audinet, la force Wagner s’intègre complètement dans le concept de “guerre hybride”, qui allie les concepts de guerre informationnelle, asymétrique et la cyberguerre. “Il y a très certainement un soutien en sous-main de l’armée russe au groupe Wagner. Mais ce mélange d’opérations militaires entretient une zone grise qui ne relève pas précisément de l’engagement régulier et officiel de la Russie”.

Une stratégie opportuniste et pragmatique

En Afrique, l’offre de Wagner est simple : protection et formation militaire contre exploitation de ressources. Une stratégie offensive également appliquée par Vladimir Poutine. En 2006 par exemple, le président russe propose à l’Algérie d’effacer sa dette de près de 4,7 milliards de dollars, contre la signature d’un contrat d’armement de 7,5 milliards de dollars. “Dès qu’il y a une faille dans un pays, les russes vont essayer de s’y insérer”, a affirmé Arnaud Kalika. En répondant au déficit sécuritaire des pays africains, la Russie obtient de nombreux contrats et confirme son statut de grande puissance même si elle reste loin derrière ses principaux concurrents comme la Chine, les Etats-Unis ou encore la France.

L’Afrique est un angle mort de l’espace mondial qu’il faut investir. Tout est bon pour profiter du moindre affaiblissement des positions occidentales.”, a détaillé l’intervenant. Selon lui, la Russie souffre du : “complexe de la Citadelle assiégée”. Un sentiment que Vladimir Poutine justifie notamment par l’élargissement à l’Est, de la zone d’action de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) qui se rapproche des frontières Russes, la militarisation de l’Arctique par les américains et enfin l’instabilité dans le Grand Sud du Caucase et l’Asie centrale. À cela s’ajoutent des sanctions imposées par l’Occident après l’annexion de la Crimée en 2014, qui pousse la Russie à rechercher de nouveaux marchés,

Séduire grâce au soft-power

Se sentant humiliée par les occidentaux depuis la chute de l’URSS, la Russie n’hésite pas à le faire savoir en Afrique. Dans les médias, elle déploie une communication agressive contre l’Occident. “Les acteurs russes conçoivent l’espace informationnel, virtuel ou réel, comme un espace de conflit”, explique Maxime Audinet. Grâce aux médias Russia Today et Sputnik, le soft-power s’opère via : “une ligne éditoriale, sarcastique et polémique, qui n’a jamais cessé de soutenir l’agenda et le discours officiel de la Russie”, décrit le chercheur.

Yevgeny_Prigozhin – source Wikipedia

Et même si ces médias trouvent la majorité de leur audience en Europe et notamment en France, ils laissent volontairement leurs contenus accessibles au public et ce gratuitement. Un moyen pour certains médias africains de diffuser l’information sans effort. “Afrique Média par exemple, qui est implanté au Cameroun, récupère ses contenus et donne une place très large aux russes et surtout un discours de légitimation de leur arrivée en Afrique, en particulier au Mali”, précise Maxime Audinet. Comme aux temps de la guerre froide, l’industrie cinématographique est mise à contribution pour diffuser de la propagande, avec par exemple le film “Touriste”, qui glorifie la mission des mercenaires russes en République centrafricaine (RCA). Les exactions dont est accusé le groupe Wagner par les Nations Unies sont quant à elles : “complètement mises en sourdine”.

Un acteur économique de plus

Mais alors que représente la Russie pour les africains ? “Simplement un nouvel entrant et même une aubaine pour le “client” africain”, a répondu Arnaud Kalika. “Elle permet de nouvelles négociations et du challenge pour tous les acteurs. Mais les pays africains sont très au courant des tensions entre l’Occident et la Russie. Négocier avec les russes leur permet d’obtenir des concessions avec leurs anciens partenaires”. Même avec ses nouveaux contrats en Afrique, la Russie reste loin derrière ses concurrents, avec un volume des exportations totales sur le continent enregistré à 17,5 milliards d’euros en 2018, contre 51,3 milliards pour la France et 204 milliards pour la Chine, selon le Monde Diplomatique.

The GRU’s galaxy of Russian-speaking websites

The GRU’s galaxy of Russian-speaking websites

Since 2016, numerous studies have shown Russian intelligence services’ involvement in online information operations. Case studies on the Internet Research Agency (IRA), Secondary Infektion , and the Ghostwriter campaigns shed light on the methods allegedly employed by the Russian government to influence and discredit beyond its borders.
However, little research has focused on Russian Intelligence’s control over the domestic information space. OpenFacto discovered and mapped more than one thousand Russian-speaking websites linked to the GRU, Russian military intelligence, to reconstruct their strategy and objectives, in a landscape already saturated with media loyal to the Kremlin.


OpenFacto’s study revealed that InfoRos, a news agency run by the GRU, began expanding into local news around 2012 throughout Russia. By registering no fewer than 1,341 digital « news portals » attached to cities, towns, districts, or even villages, InfoRos has created a network of amplifiers that surreptitiously broadcast the Russian government’s preferred narrative. The websites are primarily empty shells that regularly copy and paste innocuous content. These sites publish InfoRos content at regular intervals, which has a pro-government or anti-Western tone. The sites appear to relay an editorial line, which appearances suggest would be defined by the GRU, whose mandate is theoretically limited to outside the Russian Federation.


The report below presents OpenFacto’s methodology for discovering the websites and the hypotheses drawn from our analysis of the registered domain names, the Russian localities they target, and the chronology of their creation date. The main objective is to understand the objectives pursued by the GRU through InfoRos – especially in the digital space. To do so, we will first analyse InfoRos’ identity and its unique position within the Russian online « informational control » ecosystem.

This study will also introduce some tools and services to explore the « Ru.net  », a Russian and Russian-speaking segment of the Internet still little researched.

Download the report.

Download the domains’ list (csv file).

Update : 01-28-2022, correction of typos.

Rapport – La galaxie des sites russophones du GRU

Rapport – La galaxie des sites russophones du GRU





Depuis 2016, de nombreuses études suggèrent l’implication des services de renseignement russes dans des opérations en ligne de manipulation de l’information. De l’Internet Research Agency (IRA) aux campagnes Secondary Infektion et Ghostwriter, les méthodes supposément employées par le gouvernement russe pour influencer et décrédibiliser en-dehors de ses frontières ont été largement documentées. Toutefois, peu semblent encore avoir eu l’occasion d’alerter sur les efforts du renseignement extérieur russe pour contrôler l’audience intérieure de la Russie. Après avoir découvert plus d’un millier de sites Internet russophones liés au GRU, le renseignement militaire russe, OpenFacto les a cartographié pour reconstituer leur stratégie et objectifs réels, dans un paysage déjà saturé par les médias fidèles au Kremlin.





L’étude de ces sites révèle qu’InfoRos, une agence de presse servant de société-écran au GRU, est employée depuis au moins 2012 pour tenter de maîtriser les sources d’information locales dans l’ensemble de la Russie. En enregistrant au moins 1.341 « portails d’information » numériques rattachés à des villes, agglomérations, districts ou même villages, InfoRos a créé un réseau centralisé de porte-voix diffusant subrepticement la rhétorique du gouvernement russe. Si ce réseau de coquilles vides se contente majoritairement de copier-coller des contenus anodins, il distille en effet à échéance régulière des articles pro-gouvernementaux ou anti-occidentaux provenant d’une même source, InfoRos. Les sites étudiés ne seraient donc que des caisses de résonance relayant une ligne éditoriale définie par le GRU, dont le mandat se limite théoriquement à l’extérieur de la Fédération de Russie.





Le rapport ci-dessous présente la méthode de découverte de ces sites et les hypothèses qui peuvent être tirées de l’analyse des noms de domaines enregistrés, des localités russes qu’ils ciblent, et de la chronologie de leur création. L’objectif principal est de pouvoir en inférer les objectifs poursuivis par le GRU InfoRos – en particulier dans l’espace numérique. Cette étude sera également l’occasion de présenter certains outils et services permettant d’explorer le « Ru.net », ce segment russe et russophone d’Internet encore peu connu. Pour ce faire, nous reviendrons tout d’abord sur l’identité d’InfoRos, ainsi que sur sa place singulière dans l’écosystème russe de « contrôle informationnel » en ligne.

Edition du 19/01/2022 :
Ajout du fichier csv contenant la liste des domaines :

Retour sur la Conférence EUDisinfolab, 26-27 octobre 2021 Bruxelles

Retour sur la Conférence EUDisinfolab, 26-27 octobre 2021 Bruxelles

OpenFacto était représentée à la Conférence EUDisinfolab, qui s’est tenue à Bruxelles 26-27 octobre 2021 et vous propose ce compte-rendu agrémenté de quelques reflexions.

Conférence EUDisinfolab, 26-27 octobre 2021 Bruxelles

Paysage de la désinformation aujourd’hui

Paysage européen de la désinformation

La conférence EUDisinfolab a permis de faire le tour de nombreuses campagnes de désinformation qui ont touché les pays européens. Toutes avaient un but commun : déstabiliser les instances décisionnaires et polariser le débat public. De plus, il a été souligné que les écosystèmes de la désinformation devenaient de plus en plus complexes et que de nouveaux acteurs y entraient tous les jours.

La Lituanie ainsi que les Balkans sont ciblés par des campagnes de désinformations russes (et biélorusse) notamment sur les questions migratoires. Et, en Europe de l’Est, Daniel Fazekas (fondateur de Bamako.Social) relève quatre tendances majeures. Tout d’abord, l’institutionnalisation de la désinformation (en Hongrie, les médias proches du pouvoir ont propagé des infox faisant un lien entre immigration et arrive de l’épidémie) ; la dénonciation d’un ennemi intérieur (ONG, libéraux ou encore communautés LGBTQ+ en Hongrie) ; pourtant, en Hongrie encore, la propagande semble s’essouffler. À titre d’exemple, les médias pro-Orban engagent 20 fois moins que les médias anti-Orban. Enfin, des défis asymétriques apparaissent, en effet, de nouveaux médias issus du crowdfunding naissent, notamment sur YouTube en proposant des standards journalistiques de haut niveau.

Raquel Miguel Serrano, chercheuse au EUDisinfolab a également souligné que la désinformation qui a touché les élections fédérales allemandes a particulièrement ciblé les candidats verts, sachant que la candidate A. Baerbock a notamment subi une vague de désinformation sexiste ; ce type de campagne de désinformation genrée étant très employée en ce moment.

Économie de la désinformation

Suivre les enjeux financiers afin de caractériser une campagne de désinformation a autant d’importance dans la partie recrutement, à l’instar de l’exemple repris par Charlie Haynes, journaliste à la BBC, du Fazzegate où la Russie a offert de l’argent a des influenceurs pour répandre de la désinformation sur le vaccin produit par Pfizer ; que dans le business model des plateformes elles-mêmes. En effet, on se rend compte que lorsque la question financière entre en jeu, les plateformes ne gèrent plus la désinformation et n’offrent plus la transparence que les sociétés civiles seraient à même de leur réclamer.

Les campagnes de désinformation, à l’instar des campagnes cyber sont protéiformes. Il faut donc prendre en compte simultanément les différentes couches qui les caractérisent. La question financière en recouvre plusieurs, mais la question du financement des campagnes et des publicités ciblées présentent sur les réseaux sociaux sont particulièrement prégnantes.

Prévalence de l’anglais

Emerson T. Brooking (chercheur affilié au DFRLAb) revient sur le fait que plateformes étant en grande majorité américaines, leur travail de modération et leurs algorithmes sont surtout gérés en anglais. Ce qui crée une asymétrie dans la gestion de la désinformation dans les différents pays, biaise les instances de modération et crée d’importantes failles de sécurité.

So what?

Un besoin de normes et de standards

De nombreux interlocuteurs de la conférence ont souligné l’importance de travailler en collaboration avec les citoyens, les administrations publiques, le secteur privé car, pour répondre à la désinformation en tant qu’élément essentiel d’une activité d’ingérence structurellement hybride, la réponse elle-même doit être hybride. Cela demande tout d’abord une exigence de transparence, aussi bien des politiques que des méthodes journalistes, des algorithmes des plateformes ou du travail de débunkage des instances qui en ont la charge. Mais cela demande aussi de mettre en place des stratégies nationales et transnationales et, enfin, de travailler à la dimension normative de la description des campagnes de désinformation ainsi que le souligne Lutz Guellner, chef de la division des communications stratégiques au SEAE.

Il s’agit donc, à terme, de voir s’il est possible de créer une approche commune pour avoir des éléments de comparaison et pouvoir mettre en place des standards méthodologiques. Concernant la caractérisation des campagnes de désinformation, il importe de construire des ponts entre les différentes institutions pour éclairer les preuves. C’est-à-dire que les éléments investigués doivent pouvoir être partagés, mais il faut pouvoir également réfléchir à l’articulation des preuves qualitatives, quantitatives dans la description des campagnes de désinformation. Sous quelles formes, dans quelles normes, et de quelle manière seront-elles archivées ? A l’instar des pratiques OSINT, la qualité de la preuve facilitera sa validité ainsi qu’à terme le travail d’attribution de ces campagnes.

Stephen Turner, directeur des affaires publiques européennes sur Twitter est intervenu notamment pour expliquer comment le compte de D. Trump avait été supprimé de la plateforme, sachant que cette décision était intervenue après la mise en place de tout un ensemble de mesures prise à son encontre. Cependant, de nombreux éléments restent trop obscurs dans la définition d’éléments de modération sur les plateformes de réseaux. Sans transparence et sans norme, on peut tout à fait douter de la bonne foi de ce travail de modération.

Enfin, l’importance donnée à une campagne de désinformation peut-être éminemment politique et subjective. On a besoin de normes et de créer des standards pour mesurer l’impact de la désinformation, sortir de cette subjectivité et permettre une réponse ou une action face à une campagne de désinformation. (cf. les échelles de mesure proposées respectivement par Ben Nimmo et Ruurd Oosterwoud).

Figure 1. The Breakout Scale de Ben Nimmo

  • Catégorie 1 = aucune interaction avec l’extérieur
  • Catégorie 2 = amplification sur plusieurs plateformes par le biais de comptes inauthentiques
  • Catégorie 3 = urgence ! Multiples points de sortie sur multiples plateformes.
  • Catégorie 4 = les profils inauthentiques performent plus que les profils officiels
  • Catégorie 5 = une personnalité relaie l’information
  • Catégorie 6 = danger de violence

(Voir la présentation de Ruurd Oostewoud sur les 5 driven criteria to measure the impact of disinformation)

Éducation à long terme

Dans la lutte contre la désinformation, on cherche à savoir comment ramener les personnes à la réalité. Or à l’instar de la lutte contre la radicalisation, l’éducation à la désinformation prend du temps ainsi que le souligne Eliot Higgins, fondateur de Bellingcat. On ne peut pas se contenter d’un travail de débunkage qui a finalement une portée très limitée. Tout d’abord parce qu‘il se déroule sur des instances où ses conclusions ont moins de portée que la désinformation elle-même ensuite, parce qu’il est important que les gens y soient eux-mêmes sensibilisés et éduqués. Plusieurs intervenants et notamment le Dr Mathias Wargon, sont revenus sur la responsabilité des médias plus que des réseaux sociaux, dans la désinformation. Parce que les journalistes, par exemple, manquent de culture scientifique, parce qu’ils ne s’obligent pas à un débat réellement contradictoire. Car, en effet, s’il l’on s’écharpe sur les réseaux sociaux, les conséquences réelles finalement sont liées à ce qui est diffusés dans les médias eux-mêmes.

Digital service Act

La fin de la conférence a été l’occasion d’une présentation par Thomas Granjouan (EuDisinfolab), du Digital service Act (DSA), c’est-à-dire une proposition de lois pour la régularisation des plateformes.

Les points positifs soulignés sont les suivants : ce système peut être utilisé pour mettre en place un système de traitement des plaintes, pour demander la transparence sur les systèmes de recommandation, permet la mise en place d’audits sur les algorithmes ou bien encore d’imposer des sanctions ou de lourdes amendes en cas de non-conformité. Cependant, cette loi sur les services numériques ne prévoit aucune sanction contre l’inaction des plateformes, n’applique aucun code de conduite sur les publicités ou la désinformation présentent sur celles-ci. Enfin, elle n’élargit pas suffisamment l’accès aux données (manque de transparence en cause, encore un fois) et pose un problème sur lequel EuDisinfolab ainsi que Věra Jourová (vice-présidente de la commission européenne) sont revenus : la problématique de l’exemption des médias. Si la loi européenne propose de régulariser la modération de contenu sur les sites de grandes compagnies comme Google ou Facebook, l’exemption de cette modération appliquée aux médias est la porte ouverte à une désinformation sans précédent.

Pour conclure sur ces différentes interventions, il a été maintes fois répété que la construction d’une société résiliente aux campagnes de désinformation se construit sur l’éducation à long terme de la société civile sur ses méthodes aussi bien que sur une collaboration des différentes instances (civiles, administratives, privés…) qui la constitue. Les notions de transparence : des médias, des plateformes tout autant que dans le monitoring de la désinformation par une entité gouvernementale ainsi que la création d’un cadre réglementaire et la mise en place de normes ont été régulièrement invoqués comme éléments structurants dans la lutte contre la désinformation. Cette lutte se joue sur tous les fronts simultanément.